Après la sortie de son premier album solo (novembre 73), il est urgent pour Rapsat de défendre ses chansons sur scène. Après une première ébauche de groupe qui sombrera très vite par manque de disponibilité de ses membres, Rapsat retourne sur ses terres à Verviers où il contacte l’orchestre de bal Virginia dont le bassiste n’est autre que Francis Geron, ex membre du groupe de bal et thés dansants Les Tricheurs (vite renommé Les Ducs) dont Rapsat avait été le guitariste rythmique jusqu’à son départ pour l’armée.
Deux autres musiciens de Virginia rejoignent Rapsat : le guitariste André Delvigne et le claviériste Jean-François Maljean. Il ne manque plus qu’un batteur, ce sera Christian Willems du groupe Eyes.
Parallèlement à la préparation de son 2ème album qui sera enregistré en fin d’année en France avec les mêmes musiciens que l’an passé (Albert Marcoeur et Patrice Tison auxquels se joindront cette fois-ci François Bréant et Pascal Arroyo), Rapsat consacre une bonne partie de l’année 1974 aux répétitions avec son groupe issu des thés dansants.
C’est d’ailleurs comme attraction d’un thé dansant que « Peter Rapsat » (comme indiqué sur l’affiche) fera son retour sur scène avec ses musiciens.
Bals, dancings, chapiteaux et autres petites salles accueillent la « tournée New-York » avec ses bulles de savon, ses masques blancs et un Rapsat qui ne chante qu’en anglais.
L’année 75 c’est encore moult répétitions mais aussi la sortie de « Musicolor » (une version anglaise et une version française). Moins original que « New-York », l’album déçoit et se vend moins bien malgré quelques titres bien pêchus comme « Un jour les couleurs », « Adieu les clowns » ou encore « Rapsatus vulgaris ».
Courant 76, Jean-François Maljean part aux States parfaire sa technique de jazz au Berklee College of Music de Boston. Il est remplacé par Alain Wintquin aux claviers.
Par la suite, le multi instrumentiste Christian Boissart (ex-Laurélie et ex-Serpents Noirs) rejoint le groupe sur scène.
« Eurovision or not Eurovision ? That is the question » de l’année 76. Mais après tout, pas grand-chose à perdre si ce n’est une image de rockeur déjà bien écornée par les exigences de la production sur « Musicolor ».
Et comme le dit Rapsat « Vous savez, pendant un an, les quatre gars qui m’accompagnent et moi-même, nous n’avons pas gagné un franc. Alors, si l’Eurovision pouvait nous permettre de présenter un spectacle plus complet, de disposer de meilleur matériel, bref, de mieux faire notre métier, ce serait déjà formidable ». Bilan des courses : à trois votes de la fin, Rapsat descend de la 2ème place à la 8ème à cause des français et des espagnols ! C’est vraiment con pour un chanteur d’origine espagnole qui chante en français !
Ceci dit Rapsat ne reniera jamais « Judy & cie », ce sera l’un des grands classiques de son répertoire qu’il interprétera tout au long de sa carrière. Judy, la fille moche qui morfle (thème de la chanson d’Eric Van Hulse le parolier de Rapsat) n’aura pas eu droit aux sucettes à l’anis d’Annie !!!
C’est au Reward Studio de Schelle (des anciens membres des Jokers, Jos Clauwers et Ronny Sigo) que les albums de Laurélie et du Jenghiz Khan avaient été enregistrés (tout comme les maquettes de « New-York » et « Musicolor »).
C’est donc là que (hormis Francis Géron retenu par son travail et remplacé à la basse par Christian Boissart) tout le monde se retrouve pour l’enregistrement du nouvel album de Rapsat « Je suis moi ».
Pour Rapsat, les planètes sont alignées : il est libéré de tout contrat, son vieux complice Eric Van Hulse et l’éditeur belge Hans Kusters financent la production de l’album, il a ses musiciens de scène avec lui et de plus il a l’habitude de travailler au Reward Studio avec Sigo et Clauwers aux manettes. Tout se présente bien, Rapsat peut faire ce qu’il veut.
Le résultat est là, « Je suis moi » est une formidable réussite avec un Rapsat qui n’a rien perdu de son mordant, avec un Van Hulse dont la plume n’a jamais été aussi inspirée et avec des musiciens qui pour leur première expérience de studio veulent faire savoir qu’ils ont la niaque.
Pas de version anglaise cette fois-ci, simplement un disque à la croisée des chemins où le rock côtoie la chanson française et qui nous propose pas moins de trois chefs d'oeuvre.
Tout d’abord « Les artistes d’eau douce », magnifique ode à tous « ces artistes sans prétention (qui) font trois tours de piste et puis...qui s’en vont... ». Au fil des ans, cette chanson est devenue un classique que ce sont appropriées de nombreuses chorales en Wallonie.
Quant à « Je suis moi », incontestablement l’un des titres les plus forts du répertoire de Rapsat où celui-ci assume ses choix « Lancé dans la bagarre, au lieu d’un emploi qui m’parlait pas, j’ai choisi la guitare et ses aléas... » et hurle « Je me fous d’être un mythe...je me fous d’être un roi… mes amours, mes limites, sont à moi... ».
Après une intro avec arpèges et spoken words, Rapsat et ses musiciens nous entraînent de plus en plus haut vers cette autre perle qu’est «L’ enfant du 92ème ». Une pure merveille avec des arrangements sublimes, éblouissants qui écrabouillent la version initiale enregistrée en 74 par Jeanne-Marie Sens.
Quoi d’autre ?
Rien à jeter. Pas de remplissage. Toutes les plages méritent une écoute attentive.
Notamment une reprise d’un 45T de 74 qui a bénéficié lui aussi d’un sacré lifting : « Les machines ». Y a pas photo, cette longue plage progressive 100% belge de 7 minutes enfonce le clou : cette fois-ci c’est sûr, Rapsat est vraiment entouré d’un foutu bon groupe !
Et pour le reste ?
Dans une ambiance sinistre et glauque, tel un complément à la première plage de « New-York », le titre « Les chauve-souris du métro » nous plonge dans ce « boyau où se réveille le ventre de la ville…il n’est guère que cinq heures...j’entends comme un bruit d’ailes dans les couloirs du métro... ».
En outre, dans cet album, Rapsat et Van Hulse rendent deux hommages : l’un à « Gauguin », « Qui se souvient ? Du vagabond plein de colère et de vin qui se mourait sous le soleil tahitien, abandonné par tous les siens... », l’autre aux quatre de Liverpool avec « Nous les Beatles » « Rien ne sera plus jamais comme avant ! Rien n’a plus le même goût. Ce n’étaient que des chansons dans le vent. Oui mais les Beatles après tout, C’était nous ! ».
Sinon, match nul sur la face B où le slow de l’étape « Qu’on est bien » qui se conclut par un tendre et romantique « Dors...Je m’endors...Et ton corps me rassure » est vite contrebalancé par le constat final du titre « Les canaux de Mars » à savoir « De jour en jour...Mon implacable amour…Tu m’emmerdes ! » .
Et alors ? Alors ?
Avec l’appui d’un certain Yves Simon (qui avait acheté et aimé « New-York »), « Je suis moi » est distribué par RCA. Mais malheureusement, le fait d’être présent chez les disquaires ne suffit pas. L’album ne cartonne pas que ce soit en Belgique ou en France.
Avec le recul, il est étonnant qu’aucun 45T n’ait accompagné la sortie d’un disque contenant autant de hits en puissance.
Ne reste plus à Rapsat qu’à préparer son 4ème album avec la même équipe. Ce sera « Gémeaux » (1978).
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titre en écoute (en 192 kbps) : « Je suis moi »
par Crapou (qui dédie cette chronique à Christian Boissart décédé tragiquement avec sa femme lors de l’incendie de leur maison en août 2025)










