En 1972, le groupe de hard rock progressif belge Jenghiz Khan sombre avec le départ de son imposant chanteur et guitariste Big Friswa. Il faut dire que ces années 72-73 verront disparaître de nombreux groupes belges balayés par la vague glam-rock déferlant alors d’Angleterre.
Pour Eric Vion (l’ex-producteur de « Well cut » l’unique album du Jenghiz Khan), il est temps que son ami Pierre Raepsaet se décide enfin à chanter lui-même ses propres compositions.
Jusqu’à présent ce n’était pas le cas. Le duo formé par Pierre Raepsaet (musique et arrangements) et par Eric Vion (paroles et production) avait toujours fait appel à des interprètes comme Paul Simul, le Tenderfoot Kids ou encore Laurélie. A un moment, ils avaient même imaginé faire un disque avec des chanteurs occasionnels et qui se serait appelé « Pierre Raepsaet Experience ».
Retour en 1972. Très vite les deux complices vont se mettre au travail pour un premier album de l’ex-bassiste du Jenghiz Khan. Et, en quelques mois, une maquette de dix-huit titres est enregistrée avec l’aide du batteur Jean-Pierre Onraedt.
Pour la première fois Raepsaet chante lui-même ses compositions avec des textes en anglais écrits par Vion,
Les deux compères iront à Paris présenter cette maquette à Bernard de Bosson directeur général de la division française de WEA qu’Eric Vion avait connu à l’époque où lui même travaillait chez Barclay.
Raepsaet en profite pour changer son nom en Rapsat (plus facile à prononcer pour les français) tandis que Eric Vion se choisit le nom de Eric Lowery (alors qu’en réalité il s’appelle Eric Van Hulse).Trois semaines avant l’enregistrement prévu au studio Frémontel, Bernard de Bosson demande aux deux belges une version française de l’album. C’est ainsi que« New-York » et le disque suivant « Musicolor » auront droit à deux versions : une version anglaise pour la Belgique et une version française pour la France.
Quasiment deux ans plus tard, lorsqu’il aura son propre groupe, lors de la tournée New-York, Rapsat, comme tout bon rocker belge qui se respecte , fera le choix de ne chanter qu’en anglais (malgré son épouvantable accent) sous le nom de Peter Rapsat.
Nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, retour en Normandie au studio Frémontel de Jacques Denjean où travaillent à demeure les musiciens du groupe Kapak (Patrice Tison, Albert Marcoeur , Pascal Arroyo et François Bréant).
Pour l’essentiel, Rapsat (guitares, basse, chant) sera épaulé par Patrice Tison (guitares, basse, claviers), Albert Marcoeur (batterie, percussions, instruments à vent) et Jean-Pierre Onraedt (batterie). Pour assurer les choeurs, Jacques Denjean recrutera Madeline Bell (chanteuse de soul américaine), Kay Garner (James Last Band) et Joan Wilson (Zhi-Vago).
Découvrons les souvenirs de Jean-Pierre Onraedt, le 3ème belge de cette aventure : « ...Pierre m’a demandé de le rejoindre au Frémontel. J’ai dû rester trois jours, Albert Marcoeur se chargeant du reste du boulot. Sur le titre « New-York », c’est moi qui joue.Même que Pierre, longtemps plus tard, quand il a enregistré une nouvelle version de cette chanson, m’a demandé de la jouer. Le Frémontel était un studio avec une âme, une ambiance à la fois rock, ce qui était rare en France à l’époque, et très baba cool, une ambiance que j’ai retrouvée plus tard dans le Sud de la France avec Arno. C’était un peu le bordel. En Belgique, on était habitués à des studios plus clean. On a beaucoup improvisé sur « New-York » dont on a dû faire sept ou huit prises avec des délires et des solos qui n’en finissaient pas... »
Que nous propose la version française du LP ?
Tout d’abord, à partir de la face A d’un 45T du Jenghis Khan jamais publié, Rapsat nous propose une intro très symphonique tout en douceur. Cette plage d’ouverture « Introduction » (« No dreams allowed ») s’avère être une adresse à tous ces gens ordinaires qui mènent une vie bien banale :
« ...Si tout ça t’assomme
Vient de plage en plage
Le temps d’un album
Dans mon voyage. »
Ensuite une batterie très inspirée nous emporte dans un monde futuriste à la découverte de la dernière « Jonquille » (« Natural daisy »). Je me souviens que cette allusion à l’écologie avait énormément plu au jeune lecteur que j’étais de « La Gueule Ouverte le journal qui annonce la fin du monde».
« Music man » est probablement le titre-phare de l’album. C’est en tout cas une véritable profession de foi où Rapsat, révolté par le star-système, clame :
« ...Ce n’est pas une chanson pour le fric, une carotte sous le nez des marchands de musique, ceux qui se font toujours attendre, puis qui t’écoutent sans entendre, te jugent avant de te comprendre... » avant de laisser la parole à une douze cordes rageuse. Magnifique !
Mais ce n’était sans doute pas l’idéal pour inciter des programmateurs radio (plus ou moins susceptibles) à diffuser cette chanson (bien que sortie en 45T).
« La clé » (« Subway bats ») nous propose des questions métaphysiques sur notre existence :
« Dans le ciel, face à l’immensité on est comme des grains de blé... »
Vers 02:55, ne pas hésiter à monter franchement le volume de l’ampli pour apprécier un tonitruant solo de guitare appuyé par une basse implacable. Morceau de bravoure malheureusement bien trop bref...si bref que l’on reste sur sa faim...tout s’arrête au moment où on commence à décoller.
La face B du 45T évoqué plus haut servira de base au titre « Le Géant » (« Dreams allowed ») qui évoque la puissance d’un être surhumain, immortel qui sommeille en chacun de nous :
« ...Et tu tiens dans tes doigts
Tous les rêves du monde
Quand il s’éveille en toi »
Admirablement et richement arrangé, comme d’ailleurs tous les titres de l’album, ce morceau se termine par une longue digression de guitares répétitives du plus bel effet.
« Bon appétit » (« Sammy the bee ») s’affirme comme la plage la plus rapide de l’album. Vraie musique pour ballet moderne, tel un opéra avec ses choeurs, solo vocal et instrumental, claquement de mains, etc... ce titre évoque notamment les années de galère pendant lesquelles Rapsat a mangé son pain noir :
« souvent j’ai gobé des histoires à dormir debout ...
On se nourrit d’illusions mais ça c’est la vie...
J’ai digéré des affronts...
Il faut apprendre à bouffer à tous les râteliers
Ruminant des plans pour croquer des diamants j’ai déjà mordu la poussière...»
A l’opposé « Trois roses froides » (« Cool roses ») est une ballade bien ciselée et hantée qui tisse le portrait peu flatteur de « trois roses blanches et froides (qui) m’ont raconté des salades ». La chute de ce titre, longue complainte de la trompette d’Albert Marcoeur, annonce le titre mélancolique qui suit.
Dans « Sans histoire » (« Lookin’up the sky »), Eric Van Hulse (alias E. Vion, alias E. Lowery pour ceux qui n’ont pas tout suivi) décrit un univers que Rapsat connaît bien puisqu’à cette époque, la musique ne nourrissant pas son homme, il gagne sa vie comme garçon de café et disc-jockey à La Jument Balance, le club branché de Verviers.Cela durera d’ailleurs encore quelques années. « Sans histoire » est l’histoire banale d’une rencontre qui n’a pas eu lieu, d’une occasion ratée qui se termine simplement par un laconique « ...je me suis resservi à boire ».
Ce premier album solo de Rapsat se termine avec la suite « New-York » composée de deux titres (« Foundation » et « Civilisation ») qui auraient dû se retrouver sur le second 33T du Jenghis Khan.
A l’écoute de ces deux plages caractérisées par une diversité instrumentale plus que conséquente (guitares, cordes, piano, cuivres, percussions à tout va, multiples effets sonores, onomatopées, etc.) on a l’impression qu’Albert Marcoeur a eu carte blanche pour faire joujou avec tout ce qui se trouvait à sa disposition.
Dans le titre « New-York fondation » (« New-York fundation ») la conquête de l’Amérique est évoquée avec le point de vue des colons « Arrachons...pillons...bénissons...plantons la civilisation...»
Son prolongement « New-York civilisation » sera le seul titre de l’album que Rapsat reprendra régulièrement dans ses concerts. Ce sera dans une version plus musclée où il hurlera à n’en plus finir « ...Tu mens, tu mens, tu rends tes tripes, New-York, comme un ampli sature... ».
Petite parenthèse
(Un tout premier enregistrement du titre « New-York » se trouve sur un 45T de Paul Simul mis en boîte avant même le 1er LP de Rapsat mais sorti un an après celui-ci (en 1975). Si Rapsat joue de la basse sur les deux titres de ce 45T écrit et produit par Eric Vion, il n’a pas composé le titre de la face A « Sentimental way » dont la musique est due à Jean-Pierre Castelain.
Vous pouvez retrouver cette version de « New-York » en écoute sur le blog de Doc Vinyl
https://docoverblog.blogspot.com/2020/05/lami-de-pierrot.html#comment-form
Fin de la parenthèse
Retour à l’album de Rapsat.
A sa sortie en octobre 1973, ce disque d’un rockeur solitaire qui ne se contente pas de traductions de hits américains ou anglais ne fait pas beaucoup de bruit.
En Belgique francophone la version française est introuvable, en France seul Jean-Bernard Hebey diffuse le titre « New-York » sur RTL. De plus, le gros problème de Rapsat est qu’il n’a pas de groupe pour tourner.Un comble pour un artiste qui a toujours été sur scène depuis l’âge de 15 ans (thés dansants, bals puis concerts avec Laurélie et le Jenghiz Khan). Bernard de Bosson est catégorique : « Pierre était souvent absent. On ne le voyait pas beaucoup. Il aurait vécu à Paris, cela aurait changé beaucoup de choses, je pense. »
Il faudra attendre le 25 décembre 1974, pour que Rapsat défende enfin sur scène ses chansons avec le groupe qu’il est parvenu à constituer avec de jeunes musiciens amateurs de Verviers.Encouragé notamment par son jeune batteur Christian Willems, il inclura au fil du temps quelques titres en langue française avant de se rendre compte qu’il est finalement plus à l’aise, plus sûr de lui lorsqu’il comprend ce qu’il chante et qu’il n’y a pas de honte pour un fan des Beatles et de Springsteen à chanter en français dans ce petit pays où jusqu’à présent, en raison de ses disparités régionales, l’utilisation de la langue anglaise était comme une évidence, une nécessité et était perçue comme le langage incontournable du rock.
En résumé, « New-York » ne rencontrera pas le succès escompté. Il en sera de même (en pire) pour « Musicolor », l’album suivant enregistré en juillet 1974 au studio I.P. de Paris avec les mêmes musiciens plus Darras & Desumeur pour les vocaux.Album dont Eric Van Hulse dira, évoquant probablement Bernard de Bosson, Michel Bernholc et Jean-Pierre Orfino, « Musicolor était l’album des concessions de tous côtés.On n’aurait pas dû écouter les Français finalement ».
C’est vrai que ce 2ème LP effacera l’étiquette « artiste solo de rock français progressif » qu’on aurait peut-être pu coller sur la pochette du premier disque de Rapsat.
Par la suite Rapsat va durcir le ton et revenir à un style plus rock : ce qui lui fera chanter dans « Gémeaux » (4ème LP) «...C’est pas facile de s’appuyer mon style un peu Hyde, un peu Jeckyll... »
Ce sera 9 ans plus tard, lors de la sortie de son 8ème album studio « Lâchez les fauves » que Rapsat connaîtra le succès et sera enfin reconnu comme un immense artiste dans son pays qu’il aimait tant.
Lors de sa disparition, l’émotion en Belgique sera énorme. Radios et télévisions modifieront le cours de leurs programmes. Le jour de son inhumation sera vécu en Belgique quasiment comme une journée de deuil national.
L’année passée, son dernier album, « Dazibao », a été ré-édité en version de luxe. L’album s’est classé en haut du hit-parade belge.
Aussi modeste et sympathique que talentueux, ce musicien, devenu « à l’insu de son plein gré » pionnier d’un style mêlant le rock et la chanson française, avait enregistré seize albums studio.
Sur internet, on trouve de très nombreux sites consacrés à Pierre Rapsat.
De même, YT regorge de vidéos concernant Rapsat.
A retrouver également une discographie quasi complète et illustrée sur le site du regretté Christian Zurbach :
- 33T et CD (à la discographie CD on peut ajouter 5 compilations et 2 live publiés à partir de 2003de plus, deux vinyles devraient prochainement être réédités)
- 45T
(dans son infinie bonté, Mister Pat a ajouté le réenregistrement de 1991 de « New- York » à la version française)
titre en écoute : « Le Géant »
par CRAPOU










