Voici ce que j’écrivais sur Asphalt Jungle dans mon livre Kick Out The Jams Motherfuckers! : 1976 est une bonne année pour monter un groupe dont le nom s’inspirerait d’un roman noir de William R. Burnett. Comme Chrissie Hynde, Patti Smith, Mark Perry et beaucoup d’autres, Patrick Eudeline commence par écrire sur le rock, avant de passer à l’acte.
Le cahier des charges est simple : écrire des chansons qui sonneraient comme du Bo Diddley produit par Phil Spector, trouver un gang de musiciens qui aurait l’air de sortir d’un film de Kenneth Anger et, pour les lyrics, regarder davantage du côté de William Burroughs que de Pierre Delanoë.
Asphalt est un fantasme de rock critique réalisé, mais se heurtera très vite à la réalité : comment faire comprendre à cet ingénieur du son qu’on n’a pas besoin du noise gate dernier cri, ni du « réglage trop cool » qu’il applique à tous les chanteurs de variété qui enregistrent chez lui ?
Jusqu’à « Poly Magoo », Asphalt tournera autour du but sans l’atteindre. Jusque-là, auront manqué le budget, le studio, le bon producteur, mais, cette fois, même s’il est déjà trop tard (1978 !), Pathé-Marconi leur fournit les moyens de leurs ambitions.
Le groupe s’enferme plusieurs semaines en studio avec le réalisateur Michel Zacha pour enregistrer ce troisième 45 tours, le premier pour une major. Pour qui aime à rôder, de nuit, autour des anciens studios EMI, à Boulogne, il est tentant d’imaginer dans quel bar Asphalt allait s’effondrer entre les prises, sur quel flipper Ricky défiait Riton…
Patrick Eudeline et ses boys vont utiliser toutes les ressources de ce temple du son. Quasiment chaque instrument disponible dans les réserves d’EMI sera testé et parfois retenu, notamment les timbales sur les breaks et le vibraphone qui reprend le thème à la fin.
Ce sera peine perdue. Malgré de bonnes critiques, le single ne se vend pas. Le message est encore trop brutal pour les oreilles des programmateurs des radios périphériques. Et quelques mois plus tard, Asphalt Jungle se sépare, entrant directement dans la légende.
Hiver 2007. Berlin. Pourquoi, ce soir, dans ce club du quartier Kreuzberg, des rockers de 17 ans se lèvent-ils pour pogoter quand le DJ envoie « Poly Magoo » ? Peut-être parce que cette chanson aux paroles cryptées parle de leur vie, de nos vies. Peut-être aussi, comme le suggère Jean-William Thoury à propos de la scène punk française : « Si l’on regarde bien, il n’y a pas grand chose d’autre que “Poly Magoo”, un morceau extraordinaire. »
Pour ceux qui auraient besoin d’une séance de rattrapage, rappelons que Patrick est musicien, écrivain, journaliste, et occasionnellement acteur (dans Baise-moi, long-métrage de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi).
Après de nombreux groupes, des très underground Manhattan Transfer, Mahogany Brain (avec le poète Michel Bulteau), Angel Face, Strike Up, à Asphalt Jungle, Patrick Eudeline sort un premier simple solo chez CBS, en 1982, « Dès demain », produit par Patrice Fabien. Laurent Sinclair y tient les claviers et, dans les chœurs, on peut entendre Marie, d’Ici Paris.
Au milieu des années 1980, des rumeurs circulent sur l’enregistrement d’un album avec Didier Lemarchand, fan de Phil Spector devant l’éternel et producteur, entre autres, des Coronados. Mais les sessions traîneront en longueur et il ne verra jamais le jour.
Il faut attendre les années 1990 pour écouter un album portant sa signature, Patrick Eudeline et Myriam, qui montre que son auteur a suivi la même évolution qu’un Nick Cave, partant du punk pour aller vers la chanson réaliste, une forme qui remonte au début du XXe siècle et prend ses racines du côté de Montmartre.
Au début des années 2000, on croise Eudeline ici ou là, dans des cafés improbables, à République ou Château Rouge, et l’on songe à un Willy DeVille parisien qui attendrait son heure.
L’album Mauvaise Étoile paraît début 2006 et met le doigt sur cette schizophrénie qui sous-tend toute tentative musicale en France : nous sommes les enfants du rock’n’roll ET de la variété. La façon dont Patrick Eudeline se débrouille avec ce paradoxe est plutôt élégante.
Nous aurons attendu dix-huit ans la suite de ses aventures discographiques : Comme avant, soit douze chansons parfaites sur les amours mortes, le drugstore et les amis disparus, enregistrées et orchestrées… comme avant.
Et pour ceux qui voudraient en savoir encore plus, Patrick s’épanche comme il ne l’a jamais fait jusqu’ici dans son dernier livre, Perdu pour la France, paru aux Éditions Séguier.
Extrait de Kick Out The Jams Motherfuckers!, Camion Blanc
par Pierre Mikaïloff
En écoute : Poly Magoo




