Aller au contenu
Francerock70 — Le blog du rock français
Chroniques

Le Système Crapoutchik

francerock7019 septembre 2023

Il y a une époque où effectivement il suffisait de traverser la rue pour boire un coup. Et cela, dans les années 60, les musiciens et autres employés du studio Vogue l’avaient bie…

Le Système Crapoutchik


Il y a une époque où effectivement il suffisait de traverser la rue pour boire un coup. Et cela, dans les années 60, les musiciens et autres employés du studio Vogue l’avaient bien oompris. Ce qui fait du café Le Canari, situé juste en face du studio Vogue, le berceau historique du Système Crapoutchik.


C’est donc dans ce café fréquenté assidûment par Jacques Dutronc et ses musiciens que Claude Puterflam sympathise avec ceux-ci. Parmi eux, le guitariste Gérard Kawczynski (ex Les Challengers) qui lui fera écouter quelques compositions de son association avec Christian Padovan (ex Les Challengers également). Puterflam est enthousiasmé et décide de les aider.


(Petite parenthèse sur Les Challengers) : Kawczynski et Padovan sont en fait des amis d’enfance depuis le collège. Ils ont fait leur premières gammes ensemble. Très vite ils formeront le groupe « Les Alphas » avec le batteur Daniel Baudon (futur Frogeaters,Présence, Frog,Taxi,…) qui sera rebaptisé « Les Challengers » par leur maison de disque Vogue. L’appel sous les drapeaux de Padovan causera le split des Challengers. (fin de la parenthèse)

 

2_crapoutchik_LP1_les_challengers

Celui qui était appelé « Kavé » par Les Challengers aura droit à un nouveau surnom avec Dutronc, ce sera « Crapoutchik ». Avec les potes du Canari, ça donnera « Crapou ». Et lorsque Kawczynski et Padovan monteront leur groupe, ce sera « Le Système Crapoutchik ».


Début 1968 sort donc le premier EP du Système Crapoutchik avec le duo Kawczynski/Padovan pour les compositions et Puterflam pour les textes (et la production). Ils ont fait appel à des copains pour les épauler : Michel Pelay (batterie) et Jean Musy (claviers, et futur arrangeur/compositeur talentueux et très prolifique).


En dépit d’immenses qualités (finesse mélodique, instrumentations compétentes, harmonies vocales au cordeau et arrangements du meilleur goût) leur disque où plane l’ombre des Beatles ne rencontre aucun succès. Comme le suggère l’entrefilet de Rock&Folk reproduit ci-dessous, ils ont peut-être le tort de chanter en français !

3_crapoutchik_LP1_45T

Bien que «Monsieur sans joie » soit le seul titre chanté par Puterflam sur les disques du Système, celui-ci est souvent présenté sur internet comme étant le lead vocal du groupe. En fait ce sont Kawczynski et Padovan (dit Pado) qui chantent sur tous les enregistrements du Système. Par contre, Puterflam, leur parolier, participe ci et là aux magnifiques harmonies vocales dont le groupe n’est pas avare.
L’année 1968 voit encore la parution d’un second EP qui sera suivi en fin d’année d’un 45T. Même insuccès commercial pour la musique pop à la française du duo Crapou/Pado. Et également même incompréhension du public pour le 45T de leur parolier/producteur « L’aveugle » commercialisé la même année chez Vogue.
Et quand un peu plus tard, Puterflam crée son propre label « Flamophone » (nom créé avec la dernière syllabe de son nom et la dernière syllabe du nom du label des Beatles « Parlophone »), le Système Crapoutchik en profite pour enregistrer un album. Nous sommes en 1969 et ce sera le superbe « Aussi loin que je me souvienne ».


4_crapoutchik_LP1_front

Autour de Kawczynski et Padovan, le line-up fluctuant du Système comprend alors le batteur Michel Pelay et le guitariste Jean-Pierre Alarcen (lui aussi accompagnateur de Dutronc). Lors de l’enregistrement tous les copains sont réquisitionnés pour un petit coup de tambourin, un petit coup de pipeau, des choeurs ou encore des claquements de mains. L’histoire a surtout retenu à juste titre la participation aux claviers de cet autre musicien de Dutronc qu’est Alain Legovic (et futur Alain Chamfort).

« Aussi loin que je me souvienne » est l’un des tous premiers albums-concept à paraître en France. Album où Crapou, Pado et Puterflam nous proposent une suite de compositions qui décrivent de façon allégorique la vie d’un homme de la naissance à la vieillesse. Et pour que les choses soient bien claires, dans l’insert de l’album, nous sommes invités à suivre le cheminement de ce personnage imaginaire à travers un texte incluant l’intitulé de chaque titre. La chronologie est respectée, il n’y a qu’à suivre…

5_crapoutchik_LP1_insert2


Le disque débute avec «Aussi loin que je me souvienne », un instrumental composé par Alarcen où domine l’orgue quasi-liturgique de Legovic.


L’enfance est forcément évoquée dès la plage suivante avec « Quand je serai grand ». Avec ses paroles écrites du point de vue d’un enfant et chantées avec une voix de crécelle, ce titre a de quoi déconcerter le moins métalleux des visiteurs du blog. Jugez par vous-mêmes : « ...plus tard quand je serai grand je battrai les méchants tout le monde sera content... ». Des paroles aussi mièvres, fallait oser ! Puterflam l’a fait …….pour mieux nous surprendre et nous toucher avec les derniers mots de cette chanson qui, de naïve, s’avère au final émouvante.


Ensuite le très réussi « Les lutins » avec ses très belles harmonies pas si éloignées du CSN&Y nous amène au pays des songes enfantins.
« La chanson des amis » et « L’amour avec un grand A » illustrent l’adolescence avec ses amitiés et ses aspirations à rencontrer l’amour. Notons que lorsque Crapou et Pado chantent « ...on s’est connu à 8 ans assis sur le même banc on a appris l’amitié et vécut des bons moments... », c’est la genèse de leur duo qui nous est contée (même si c’est plutôt à12 ans que à 8 ans).

Ensuite l’âge adulte défile avec la vie qu’on imagine dans « Un jour dans ma vie » (le titre le plus rock de l’album avec un Alarcen bien présent), les premiers émois amoureux avec « Premier amour », ou encore avoir 20 ans dans « 20 ans », et bien sûr les inévitables désillusions sentimentales dans « Chagrin d’amour » (l’intro à la guitare sèche et ses arrangements sont remarquables), ou encore la vie de famille évoquée dans « Les temps ont changé », etc...etc...


Avec son rythme de bossa apaisé et ses arrangements légèrement planants, le très beau titre « Une vie » illustre merveilleusement l’originalité de ce disque de pop inclassable (en tout cas pour l’époque).


L’album se termine avec « C’est l’hiver » la chanson la plus déprimante jamais écrite par Puterflam. « ...la vieillesse a chassé ma joie, c’est l’hiver, le froid s’est réfugié en moi, c’est l’hiver, il me reste pour avoir chaud quelques vieilles photos, c’est l’hiver, à quoi bon s’accrocher au passé quand la page d’une vie s’est tournée, il faut savoir s’en aller sans trop regretter, c’est... »


Chanson la plus flippante certes, mais aussi la plus belle qui soit grâce à la finesse, à la délicatesse de l’interprétation et des arrangements du Système. Bref, c’est un chef d’oeuvre où tout le monde s’est surpassé.


Malgré toutes ses qualités cet album de pop française est loin de faire l’unanimité. Il y a ceux qui le fustigent et lui font le procès de paroles trop niaises, il y a ceux qui lui reprochent de ne pas être assez rock ou de ne pas proposer une musique la plus compliquée possible. Tout cela est un peu vrai et est revendiqué par Puterflam et ses amis.

C’est tout simplement un album subtil pour qui se donne la peine d’écouter les paroles et se laisse emporter et bercer par les mélodies dues à des musiciens qui se sont beaucoup inspirés de McCartney pour créer leur propre voie.


Ce LP connaîtra le même échec commercial que les précédents enregistrements du Système. Il en sera de même pour le 45T publié dans la foulée par Puterflam avec la participation du Système Crapoutchik. Le compositeur de ce 45T « Détachez-moi les bras / Au bal des enfers » est Bernard Ilous (crédité sous le nom de François Maupas).

7_crapoutchik_LP1_macarons

Quelques années plus tard, les membres du Système participeront à l’enregistrement d’un autre album-concept basé sur le même thème où, du début à la fin, on suit la vie d’un personnage prénommé Albert « Albéria / L’histoire d’Albert » de Jean-Pierre Castelain (ICI sur le blog).

crapoutchik_LP1_jukebox_en_1200_pixels

« Aussi loin que je me souvienne » a été réédité en vinyle par le label espagnol Wah Wah Records en 2011. Pas de réédition CD à ce jour.

En 1966, avant même la formation du Système Crapoutchik, Gérard Kawczynski et Jean-Pierre Alarcen avaient publié sous le nom de « Les guitares du dimanche » un LP de reprises instrumentales de tubes de l’époque (avec un inédit composé par Dutronc).


9_crapoutchik_LP1_guitares_du_d


Sa réédition CD est disponible ICI chez Magic-Records au prix de 9,90€.

à l’écoute : un extrait de l’ITW de Puterflam + « Les lutins »

par Crapou chroniqueur sur Francerock70
(à suivre)

 :

10_crapoutchik_LP1_bonus4_1

+

- « L’aveugle / Si tu voulais de moi » : Puterflam / Pelay (1968)
- « Détachez-moi les bras / Au bal des enfers » : Puterflam / Ilous (avec le Système 1970)
- « All infermio insieme a te » : Patty Pravo (version italienne de « Détachez-moi les bras »)

 

Plus dans la même veine