Disons que dans la première moitié des années 70, Jean-Pierre Kernoa (Jean-Pierre Lemaire pour l’état civil) a surtout écrit pour les autres. Puis à partir de 1975, il s’est lancé dans l’interprétation de ses textes. Devant l’indifférence générale, au début des années 80 le discret parolier confiera de nouveau ses propositions poétiques à d’autres.
Parmi tous les artistes à avoir eu le bonheur de chanter au moins un texte de Kernoa, citons pêle-mêle Jean-Claude Annoux, Isabelle Aubret, Pascal Bacoux, Catherine Leforestier, Alex Busanel, Jean-Claude Pascal, Christian Daixant, Rosalie Dubois, Jean-Michel Caradec, Juliette Gréco, Daniel Guichard (« Faut pas pleurer comme ça »), Yves Duteil, Yves Levêque, Stephan Reggiani…
Mais c’est avant tout en tant que parolier de Maxime Leforestier que Kernoa accédera à une certaine notoriété avec « Education sentimentale », « Fontenay-aux-roses », « La rouille » et « Mourir pour une nuit » (album de 1972). Ensuite ce sera « Février de cette année-là », « Parlez-moi de saison », « Là où », « Mauve » (album de 1973). Maxime Leforestier enregistrera encore quelques textes de Kernoa entre 1980 et 1983.
Comme dit précédemment, il advint que Kernoa posa sa plume pour emprunter un micro. Il en résulta 3LP et 2SP fort intéressants. Les amateurs de chanson française qui sont passés à côté de Kernoa posant sa voix sur ses mots ont vraiment raté quelque chose à l’époque.
Il y a quelques années, tous ces enregistrements de Kernoa ont fait l’objet d’un post sur le blog Les Sensass Sillons du regretté Jo Bolais (avec notre ami Gaby pour les rips). C'est ici.
Après vous avoir invités à suivre le lien ci-dessus, FR70 va se contenter d’un petit post sur « Regarder passer les trains », le 3ème LP de Kernoa.
A ceux parmi vous qui ont encore une bonne vue, je laisse le soin de décrypter les crédits de l’album. Pour ma part je me contenterai de vous préciser que Pascal Bacoux et Jean-Jacques Dequéant se partagent les compositions (hormis une musique due à Alex Busanel).
Même si avant tout, Kernoa est un auteur plus qu’un chanteur, sa voix chaude et apaisante convient fort bien à ses textes sensibles épris de liberté. D’une facture délibérément classique, ce disque nous propose des textes directement accessibles.
Nous sommes loin de toute poésie élitiste, hermétique et au final désagréable. Poser des mots simples et limpides dans un semblant de confidence n’est pas chose aisée : « Et dans l’ombre douce / D’un mur sous la mousse / L’herbe du chemin / De toi se souvient » (extrait de « Anémone mauve ».
Dans « Habillée de mélancolie » l’auteur nous révèle les secrets d’une écriture devenant chanson « Nourrie aux rimes de Trénet / Brassens ou Ferré / Enfant d’un roman banal / Ou d’un titre de journal / Vivant le temps d’une passion / Ou d’une saison / Je suis une chanson » .
La soif de liberté revendiquée dans « Je m’en vais (je me casse) » ne date pas d’hier puisque, dans la chanson qui donne son titre à l’album, Kernoa l’avoue : « J’avais dix ans à tout casser / Déjà sauvage déjà râleur / Quand l’école était terminée / … / Et j’regardais passer les trains ».
Autres subtiles évocations du passé qui s’en est allé dans « Au lit d’Alice » ou encore dans « Le temps-des-fleurs-fanées-tango ».
Avec « Les petites filles du seizième », nous nous retrouvons comme par enchantement avec les petites pensionnaires de « Fontenay-aux-roses » chantées par Leforestier. C’est charmant, c’est troublant, c’est élégant, c’est le poète qui rêve...et nous avec…
Je ne saurais dire précisément pourquoi mais j’ai la vague impression que « Ma petite anglaise » aurait pu être une chanson de David Mc Neil.
De même, sans méchanceté, sans envolée fracassante, mais avec une bonne pincée d’ironie Kernoa règle son compte avec humour au show-bizz dans « Mythomane ».
Pour finir, écoutons (ici) Bertrand Dicale sur France Info évoquant la discrète carrière de ce chanteur : "Kernoa s'en ira du show-business sur la pointe des pieds, poète trop poète pour rester dans la chanson et qui vivra à l'écart de la notoriété jusqu'à sa mort en 2018 à presque 80 ans".
En guise de bonus, je vous propose de découvrir ce que Maxime Leforestier disait sur son ami lors du décès de celui-ci (interview au Nouvel Obs du 28 mars 2018) (ici)
Titre en écoute : «Regarder passer les trains»
par Crapou






