Nous avions déjà consacré une chronique à Jean-Yves Liévaux en 2021 ici , mais il méritait assurément d'avoir un article beaucoup plus développé, car cet artiste a eu une carrière vraiment atypique.
Auteur-compositeur interprète né en 1953, Jean-Yves Liévaux est une figure de la chanson française dont le parcours musical, riche et sinueux, témoigne d'une quête artistique constante, parfois proche parfois loin des projecteurs médiatiques.
Si le grand public le connaît surtout pour un tube emblématique des années 80, sa carrière s'est depuis épanouie dans l'univers exigeant de la "chanson vivante", notamment au sein du duo Alcaz.
La trajectoire de Jean-Yves Liévaux débute dans les années 70. À seulement 17 ans, cet autodidacte de la banlieue parisienne signe son premier contrat chez Pathé-Marconi. Il sort plusieurs singles de style variété et un album solo, Comme avant (1976).
À la fin de cette décennie, Liévaux opère un virage audacieux en cofondant Liévaux-Transfo entre 1979 et 1981. Ce groupe s'inscrit dans le courant du rock progressif français, un genre bien loin des hit-parades, qui lui permet d'explorer un univers musical plus complexe. (albums Passage public en 1979 et Porte 50 en 1981).
L'année 1982 marque le point culminant de sa visibilité médiatique. En s'associant à des sonorités plus pop-rock, Jean-Yves Liévaux sort le single "C'est pas difficile". Ce titre entraînant, au succès foudroyant (il sera notamment utilisé pour une célèbre publicité pour le syndicat du fil), le propulse sur le devant de la scène.
Cependant, comme souvent pour les "tubes", ce titre n'est que partiellement représentatif de l'album rock qui l'accompagne, Transformances (1982). Malgré d'autres tentatives notables, comme "Vivre à ciel ouvert" (1985), Liévaux n'arrivera jamais à rééditer un tel exploit commercial, s'éloignant progressivement des circuits de la musique de masse.
Loin de s'arrêter, la flamme créative de Jean-Yves Liévaux continue de se réinventer :
Au milieu des années 90, il se tourne vers un nouveau genre en fondant le groupe de poésie électronique Dakota avec Patrick Chompré.
L'étape la plus durable et la plus significative de sa carrière débute en 2001 avec la création du duo Alcaz, formé avec la Marseillaise Vyvian Cayol. Couple à la ville comme à la scène, Alcaz se définit par une chanson francophone pop-folk exigeante, poétique et engagée, que certains qualifient de "chanson vivante". Leurs compositions mêlent leurs influences respectives et témoignent d'une belle complicité.
Aujourd'hui, Jean-Yves Liévaux, souvent salué pour son talent d'écriture et sa musicalité, reste un artiste qui refuse la facilité, privilégiant le fond à la forme. Il continue d'arpenter les scènes, offrant des chansons qui parlent d'humanité, d'amour, de voyages, et , loin de l'effervescence médiatique, mais au plus près de son public.
Cette philosophie artistique étant désormais marginale dans une sphère musicale dominée par le profit, il était important pour moi de donner la parole à un homme qui, après avoir traversé bien des épreuves, n'a jamais baissé les bras et est resté toujours droit dans ses bottes.
Voici l'interview de Jean-Yves Liévaux pour Francerock70.
Comme Jean-Yves a énormément de choses à dire, elle sera divisée en deux parties.
Je vous conseille de lire l'intégralité car Jean-Yves Liévaux revient avec moi sur l'ensemble de sa carrière et se livre sans aucun fard.
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Interview 1ère partie
Mister Pat : Salut Jean-Yves, tout d'abord merci de bien vouloir accorder cette interview à Francerock70 !
Jean-Yves Liévaux : Ça m’fait plaisir.
MP : Débutons si tu le veux bien avec ma toute première question : parle-moi de ton enfance, tu es originaire de quelle région ?
JYL : Je suis né à Pantin dans le 93, place de l'Église, à la maison dans le lit de la rivière parentale. Laquelle était située entre deux cafés Charbon. Puis nous avons déménagé pour 5 années du côté de Lyon, un petit village "Loire".
En revenant, nous avons habité direct dans un des nouveaux HLM de Pantin, Voie nouvelle. Aujourd'hui il y a 8 immeubles, je crois. J'ai vécu mon enfance sous les bruits de chantiers de la construction. Dans notre immeuble les portes des familles n'étaient jamais bien fermées, on jouait en bas des barres et on s'marrait bien, mélangés. Je n'ai pas de vraie mémoire, que des flashs ou des souvenirs que me racontent mon grand frère et ma sœur. Mon père était un ancien militaire, il avait sa conception de l'éducation. Je me suis toujours dit que j'étais l'enfant de trop pour lui. J'ai morflé. No comment.
Ma maman soumise faisait de son mieux. Ça se passait très mal pour moi la vie, mon père m'a mis en internat quand j'avais 8 ans et j'ai vécu ce que bien d'autres ont vécu et caché. C'est ma sœur qui dit ça, moi je ne me souviens pas. Apparemment mes parents ne voulaient rien savoir. En 68, j'avais 15 ans et je me suis barré de là.
Grâce à un pote, j’ai découvert la grande ville, j'allais tous les jours à Paname, St Michel, St Germain pour participer à la guerre mondiale ! Mes études se sont arrêtées là. Au bord de la seconde… Mais avant ça mon grand frère très tôt s'est acheté une guitare et s'est mis à chanter, j'étais fasciné.
MP : Tu as commencé à composer de la musique vers quel âge ? Quel était ton instrument préféré ?
JYL : Je me suis vite mis à imiter mon frère en douce. Par contre quand il n'était pas là, j'inventais des accords, j'écrivais des poèmes et des chansons sur sa guitare. Il s'en est vite aperçu, et il était curieux. Il m'a de suite encouragé, je devais avoir 13 ou 14 ans… Il m'a beaucoup poussé à lâcher les chiens. De suite j'ai déconné, improvisé, il fallait que je chante mes trucs, c'était certainement n'importe quoi. Un chien foufou.
MP : Ton tout premier groupe s'appelait comment ?
JYL : Groupe ? Yog Soggoth, nom inspiré de Yog Sothoth, une créature fantastique de l'écrivain Lovecraft. Je t’en parlerai plus loin…
MP : Tu as commencé ta carrière avec des disques chez le label Pathé Marconi, ton premier 45 tours est sorti en 1973, comment as-tu été repéré ?
JYL : La signature pour le contrat, j’ai dû demander à mon père une procuration, donc je n’avais pas 18 ans. Oui ça a mis du temps pour sortir le premier 45 tours en 73, effectivement. Mon DA m’avait demandé de faire l’armée avant tout... S’en sont suivies des difficultés de communication artistique avec cette personne.
Comment ai-je été repéré ? En fait j'ai commencé en 68-69 à faire la manche, à chanter dans les restos du quartier latin entre autres. À faire des pt'its boulots. À escroquer les vieilles dames boulevard des Italiens les midis en leur vendant mes poèmes écrits à la main. Je jouais sur la pitié, genre "oh le pauvre petit" ! Alors ça plus le soir les restos, la manche vers la Montagne Sainte-Geneviève, puis la rue Mouffetard, j'ai très vite bien gagné de quoi et…
Ma sœur me dit qu'un soir elle a rencontré en boite un directeur artistique qu'elle lui a parlé de moi et que le gars était ok pour me rencontrer, alors tout ça s’est fait, je te passe les détails. Des anecdotes douloureuses, genre, le premier jour de studio quand j’arrive là, à Boulogne dans les studios mythiques, whaouhhhh grandiose impressionnant ce lieu.
Il y avait là qui attendaient, 7 ou 8 artistes connus mais que je ne connaissais pas à l'époque , bref… Je demande à mon DA : « C'est pourquoi tout ce monde », il me répond : « Oui, tu vas écouter leurs chansons et on va choisir pour ton premier 45 tours. Je lui dis : « Mais attends, j’ai mes propres chansons. », et là il me répond : « Jean-Yves, tes chansons c’est de la merde, c’est ta voix qui vaut de l’or. » Je me suis enfui en courant.
Ça a mis beaucoup de temps avant que le 45 tours ne se fasse en 73. Il aura fallu l’aide de la chanteuse Marie (Soleil, toi qui viens de loin), qui m’aimait beaucoup, et comme c’était une vedette à l’époque, mon DA s’est écrasé, Marie m’a aidé à accepter cette idée courte de mettre mes propres compositions de côté un temps pour mieux y revenir ensuite et m’a fait rencontrer les musiciens de Polnareff, le groupe « Dynastie Crisis ». Les gars m’ont écrit une superbe chanson et j’ai dit ok. Boris Bergmann a écrit la face B.
MP : Tu es content de ton début de carrière ou tu as des regrets ?
JYL : Carrière discographique ? Écoute, dans les grandes lignes, ce fut un début prometteur mais très variété. Je n’ai pas de regrets particuliers si ce n’est qu’étant très jeune, n’y connaissant rien, je croyais ce que l’on me disait. Ça n’a pas duré longtemps, 4 ou 5 quarante-cinq tours…
Débuts sur scène, d’abord sur le trottoir, j’adorais, et puis ayant signé je passais plus de temps aux studios à regarder, à apprendre ce métier de production, réalisation. Je pouvais côtoyer les plus grands (Higelin, Adamo, les Stones, Tino Rossi, Julien Clerc…), j’avais de très bonnes relations aussi avec les techniciens. Étant artiste Pathé pour une exclusivité de 7 ans, j’avais accès aux studios quand je le demandais et crois moi ça délirait, ça bossait comme un fou, j’appelais mes amis, et en douce je préparais ma sortie de la variété. Parallèlement, ce furent les premières parties, Claude François, Eddy Mitchell, lalalalala…
J’ai appris là encore, beaucoup appris… Tout cela en continuant de chanter dans la rue, dans les cabarets du quartier latin, et avec les amis, les camarades, ça ne m'a pas empêché de partir sur des tournées parallèles plus engagées. M'en revient une en Algérie aux côtés de Christian Valmaury, Francesca Solleville, Marc Ogeret… C'est encore un "à côté"… Il y a eu le petit conservatoire où je suis resté même pas une heure, et puis un autre "Le Mistral" à Châtelet, Roger Pouly au piano accompagnait qui le souhaitait, il deviendra plus loin le pianiste de Charles Trénet.
Il m'a souvent hébergé quand je perdais mon nom à la fin de la soirée. On passait aussi des nuits à défaire le monde et à lutter pour la gauche au pouvoir. Je faisais aussi le guitariste pour Christian Valmaury, j'adorais ses coups de gueule.
MP : Ensuite débute la période Liévaux Transfo, comment le groupe s'est-t-il formé ?
JYL : Parallèlement à Pathé et à mon contrat, j’ai monté un premier groupe à Pantin dans mon 93 et la nuit, comme je te l’ai écrit plus haut, on allait enregistrer en douce aux studios Pathé avec les potes Yves Marquette, mon ami d’enfance pour les claviers et les premières compositions, aux guitares électriques Jean-Claude Touzet qu’on avait rencontré sur une plage au Touquet. Ecoute l'histoire , nous étions partis pour quelques courses à Amsterdam mais Yves avait des choses à régler avant … Une étape à Étaples, bref, on passait du bon temps à faire les bars surtout, et à nous terminer la nuit on the beach.
Un matin on entend un gars qui jouait du Led Zep sur la plage, alors t'imagine le délire, complètement allumés on est restés quelques jours de plus là à délirer avec lui. Ensuite on lui a dit : « Ok, on doit s'casser mais si tu veux intégrer le groupe, rdv à Pantin dans un mois ou deux, je ne sais plus. » Tant et si bien qu’un jour ça sonne à la porte et c’était mon Jean-Claude avec sa guitare et son oreiller, genre c’est ok j’arrive.
Là ce fut un coup de boost, et on a enclenché direct et avec Christian, mon ami d’enfance qui faisait des études commerciales qui s’est mis en quête de concerts. On faisait aussi des concerts avec une comédienne, Sylvie Lenoir, qui délirait, déclamait de longs textes que j’écrivais. Le groupe s’appelait alors Yog Soggoth.
À cette même époque, Pathé m’a envoyé au festival de Sopot en Pologne pour représenter la France. Nous étions deux Français et le producteur de l’autre artiste a flashé sur moi pendant le séjour. Il m’a proposé de me produire. Comme j’étais en contrat pour encore 5 ans, il m’a dit : « Ok, appelle-moi dans 5 ans. » C’est ce que j’ai fait… Pathé n’ayant pas voulu m’aider pour mon virage rock. Philippe Constantin, qui avait produit mon album « Comme avant », partait pour monter les éditions Véranda avec Roda-Gil… Bref… J’ai dit ok à Gérard Mélet mais si tu me produis, c’est avec mon groupe. Il m’a répondu : « Tout ce que tu veux. »
Jean-Claude Touzet avec qui on se la jouait Jagger/Richard mais qui travaillait dans une usine de Transfo car il avait une jeune famille à nourrir et les concerts ne suffisaient pas, nous a permis de faire le lien et le groupe Liévaux-Transfo est né à Pantin pour aller direct aux tous nouveaux studios « Harry-son ». » On a essuyé les plâtres !!! Superbe période. Entre temps le bassiste Patrick Dattas, grand copain de la très talen’tueuse Geneviève Paris, et le batteur merveilleux Philippe Juteau s’étaient joints à nous. En route pour « Passage public », le premier album.
MP : Liévaux Transfo a eu beaucoup de succès à l'époque, comment se sont passés les enregistrements des albums ?
JYL : On a pu faire ce que l’on voulait. Mon expérience chez Pathé, mes longues nuits à déconner, à enregistrer avec des arrangeurs fabuleux, Jean Musy, Dominique Perrier, mes nuits à regarder travailler ces artistes (Manuel Varela, Triangle, Julien Clerc, Higelin, les Stones, Adamo, Michel Zacha…) m’ont donné une confiance et un savoir-faire en studio. Gérard Mélet et le preneur de sons Pierre Branner eux aussi complètement en osmose. Et puis on avait le temps, on travaillait beaucoup et sans stress, il fallait aller au bout de notre souhait. Devenir un groupe esthético-rock, très class et banlieue à la fois ne s’est pas fait en une nuit.
Ça a été un sacré chemin, humainement pas facile mais cette musique progressive a fonctionné. Je me souviens du premier titre en radio : « Le sauras-tu un jour », on le doit à Gérard Mélet. Sur l’album, le titre faisait 5 ou 6 minutes. Gérard me dit : « Jean-Yves, Il ne passera pas sur les ondes, il est trop long. Si vous pouvez couper… Ah lala, qu’est-ce qu’il venait de dire ! Orgueilleux que j’étais… Comment oses-tu me proposer ça… Je te la fais courte, on en a discuté et on a dit ok.
Merci Gérard.
À l’époque Clémentine Célarié ouvrait la porte des premières radios libres avec « Radio 7 » de Radio France, elle adorait la chanson et la passait plusieurs fois par jour. France Inter a suivi… Vive la route !
MP : Vous avez donné de nombreux concerts, la fête de l'Huma, le Bataclan, etc. Quel est ton meilleur souvenir de scène ? As-tu des anecdotes à nous raconter ?
JYL : De très beaux concerts, on a eu la chance de travailler avec une société de sons et lumières « Cyborg » basée à Pantin aussi, on se connaît bien. Ils faisaient Higelin, entre autres, et les techniciens étaient numéro 1. Il y avait aussi Amanda qui venait des éclairages de PinkFloyd, on avait l’esthétique, yesss, les lasers, le son, waouhhhh… Je les remercie toutes et tous encore aujourd’hui. Un souvenir de scène, il y en a tellement… Je dirais le Bataclan avec Gong, sublime. Un grand événement aussi parce que le concert était retransmis en direct live avec la radio pirate, Radio-Ivre, un truc de fou. C’était interdit à l’époque, on était les premiers et les RG devenaient fous ! L’émetteur était sur le toit, je crois… Ahahah !
Plus tard en solo, j’enregistrerai avec certains membres de Gong. C'est le journaliste Rémy Kolpa Kopoul de Libé qui m’aidera pour réaliser ce coup-là d’ailleurs !
La fête de l’Huma sous un chapiteau, tout le monde trippe, magique. Et tant d’autres… Les concerts France Inter avec Jean-Louis Foulquier et Loup Garou, Patrice Blanc-Francard… Il y en a tellement… Merci les amis, merci.
MP : Liévaux-Transfo a eu énormément de succès au Québec, pourquoi ?
JYL : Parce que j’y étais déjà allé seul, parce que j’avais rencontré un journaliste bien allumé sur mon travail et qui nous a beaucoup aidés par la suite. On a certainement su communiquer au bon moment avec notre premier album « Passage public », un groupe « d’esthétic-rock » qui chante en français des histoires un peu beaucoup barrées, ça ça leur a plu, et puis cette chance en rencontrant le boss des studios PSM, Jean-Marc Payer, avec qui j’ai vécu mille choses profondes et qui décida de faire venir tout le groupe de France, le premier groupe français là. Durant 6 semaines, on a bossé tout en donnant des entrevues car ça s’est su qu’un groupe français travaillait là. Un maudit Français alors là…
Nous avons eu l’immense honneur de travailler avec un des preneurs de son de King Crimson, Jack Montmigny entre autres.
La totale, et j’en passe… Alors le vent a soufflé du bon côté.
MP : Ensuite c'est le "split", tu peux m'en expliquer les raisons ?
JYL : Le show business, mon ami ! L’argent contre l’art des gens… Et nous ne voulions pas entrer dans certaines cases. La dope aussi pour être honnête.
MP : En 1982, tu recommences une carrière solo et tu sors un nouvel album "Transformances" et là c'est le tube "C'est pas difficile" qui a décollé avec la pub ? Raconte moi l'histoire.
JYL : Comme je te l’ai dit plus haut, j’ai eu ce plaisir de rencontrer certains membres du groupe Gong et c’est parti pour un superbe album avec aussi le guitariste Yves Jaget qui deviendra le preneur de sons ensuite de Jaco, Higelin, Jonas, Zazie… À la basse, le New-Yorkais le plus dingue avec qui je retravaille encore souvent, Hanny Hansford Rowe, qui jouait aussi avec Mike Oldfield, Pierre Moerlen des percussions de Strasbourg, bref, ah oui et surtout Mr Transfo. Jean-Claude Touzet, toujours à faire les compositions magnifiques, dont celle de « C’est pas difficile », mais quel album, un immense plaisir, vraiment inoubliable. Des souvenirs de tournées…
Il y a une très longue histoire pour cette chanson mais, plus tard… Pour la faire courte, une agence de pub m’avait contacté pour prendre le morceau comme support et ensuite pour que je joue le rôle dans le clip. Ça a fait boum, désaccord avec la maison de disque, En fait, il y avait un vide juridique à ce sujet. J’étais le premier artiste à faire une pub, la com (avec Jean-Claude Touzet) l’interpréter et jouer dans le film. Mais les boss de notre maison de disques ne voulaient pas entendre parler de cela. Un chanteur ne fait pas de pub, point.
Aïe, il s’agissait d’une grosse campagne à venir mais c’était non par principe. J’eus beau leur expliquer qu’avec plus de 120 passages télé à voir ma tronche et entendre « C’est pas difficile », les affaires allaient tourner mieux qu’un passage chez Druker, c’était NON et je l’ai fait quand même (moi qui lutte contre le capitalisme, là je leur tendais mon âme !!!). Alors question décollage… Lalalala… Je n’en dirai pas plus, l’argent ou l’art des gens…
MP : Ton deuxième album chez Tréma en 1984 "Voyages sans lumière" n'a pas le même succès, d'après toi qu'elles en sont les raisons ?
JYL : C’est toujours très dur derrière un succès. En fait, je l’ai enregistré avec Jean-Claude Touzet au Québec avec des musiciens québécois.
D’ailleurs quand on est arrivés , CharElie enregistrait et avait du retard. On a dû patienter aux frais de la prod au château de Frontenac. Oublie ça pour aujourd'hui, ça ne se passerait pas comme ça ! La belle vie. Mais la maison de disques ne voulait pas que je m’attarde, elle voulait vite un « C’est pas difficile bis, j’imagine, et arrivé à Paris, ils n’ont pas aimé du tout les mix. On a donc tout repris, changé des choses dans les arrangements, ça sonnait trop québécois je pense…
Et puis avec les problèmes de l’album précédent « Transformances », le feel n’y était plus entre nous. Donc ça n’aide pas, ce qui fait que les attachés de presse n’avaient pas l’humeur nécessaire non plus. Alors Ploufff. C’est très con car il y avait de vrais titres mais l’album était devenu trop propre. Pour dire, toi qui aimes les anecdotes, on rêvait d’un département rock et world music au sein de la maison de disques avec Catherine Lara, Touré Kunda, nous, bref, ils n’ont pas su prendre ce chemin. Il y a comme ça des années où ça ne le fait pas comme on en rêvait !
MP ; tous ces disques et ceux de Liévaux Transfo n'ont jamais été réédités en CD, on ne les trouve pas non plus sur les plateformes de streaming, c'est vraiment dommage, pourquoi ?
JYL : Je comprends mais c’est compliqué, le temps fait ou ne fait pas… Les maisons de disques n’existent plus, elles ont pour certaines été rachetées par Universal et ils s’en foutent, tu comprends. Moi je suis incapable de m’en occuper, je sais, je sais… Mais les affaires, le business… no comment.
MP : En ce qui concerne les années 80, tu sors un dernier 45 tours en 1985, "Vivre à ciel ouvert (Picasso)", que je trouve particulièrement intéressant. Il devait à mon avis figurer dans le top 50. Pourquoi cela n'a pas marché ?
JYL : Tout simplement c’était contractuel, comme je te l'ai dit, on ne s’entendait plus depuis l’album « Voyages sans lumière ». Ça aurait dû fonctionner, cartonner, oui bien sûr, que veux-tu, c’est ainsi.
Des deux côtés on attendait sans doute la fin du contrat qui nous liait. Ce métier est terrible. Pourtant c’est l’artiste Gilles Lacoste, rappelle-toi sa chanson « Ida Ida », c’est lui qui avait composé la musique et l'avait réalisée en studio. On y croyait fort. Lui aussi, superbe personne. Je le remercie d’autant plus que c’est lui qui, plus loin, plus tard, produira notre premier album d’ALCAZ « La vie va ».
MP : On te retrouve 10 ans après avec un nouvel album, "Et na na na". Qu'est-ce qui s'est passé pendant cette décennie ?
JYL : Ce qu’on appelle aujourd’hui un « burn out »… Longue descente, la dope, les produits, la séparation, l’enfant, la vie quoi !
MP : L'album n'a pas marché, je t'avoue que je ne le connais pas, c'était quoi le style musical ?
JYL : C’est normal, Universal a refusé de le sortir, pour quelle raison je n’en sais rien. Ça a été l’horreur, parce que c’était le label « Reflex Nvx » qui m’avait produit. Il y avait tout à ma disposition pour un retour de Jean-Yves Liévaux sur le devant de la scène.
J’étais en pleine possession de mes moyens, clean de tous les produits, pleine forme, écriture heureuse, des musiciens de jazz Lillois formidables, un album voulu sans guitares, dans l’ex-studio à lampes de Blanc-Francard, des super titres forts, voix au top. Un style nouveau, du son, ça jouait de dieu ! Tout était prêt, le CD était à peine en radio, Jean-Louis Foulquier commençait à le passer avec des superbes commentaires, France Inter suivait et va savoir, je ne comprends toujours pas.
Coup de fil de la prod, Jean-Yves, tout s’arrête là. Le label tout… Quelle claque et là, du jour au lendemain, j’ai perdu la voix, ça a duré six ans, bloqué complet. Je pouvais parler, dire, réciter, mais chanter, no way. Par contre, miracle, je n’ai pas rechuté, je suis resté sobre et heureux avec mes petites dernières, deux enfants, deux anges.
Il y a des années où… Et encore un miracle, comme la vie est généreuse et belle de surprises. La vie m’enlève quelque chose mais me propose toujours autre chose, et c’est toujours mieux que mon projet perso initial, incroyable. J’ai donc rencontré un homme de radio, Patrick Chompré, qui travaillait à RFI, un musicien compositeur, et on s’est laissé aller, je dirais, laissé guider dans nos échanges. Très vite il m’a fait écouter des sons qui m’ont troublé et donné l’envie d’écrire, de suite ce fut le Un. Lui aux claviers, à la guitare et moi je me suis mis à poser, à dire mes textes puisque je n’arrivais toujours pas à chanter. Ce fut la naissance de « Dakota ».
MP : Dakota c'était quel style de musique ?
JYL : Poésie électronique. C’était intense, très détendu à la fois, aéré, parfois trois mots sur un morceau de 4 ou 5 minutes… Vraiment passionnant. Et personne ne faisait cela, le slam commençait à peine et sans musique, des joutes folles dans les bars de Pigalle entre autres. Le gars qui menait cette vague venue des US s’appelle « Pilote the Hot », un superbe poète. J'ai participé plusieurs fois à ces soirées. Avec un slogan du genre : « Un poème dit un verre offert… » Pour attirer du monde. D’ailleurs ça a bien pris puisque de nombreux jeunes ont commencé à venir sur les scènes ouvertes. Le mouvement était puissant, ça a aidé bien du monde à faire moins de conneries dans sa vie, c’est clair. On peut le remercier le Pilote !
Bref, avec Dakota on a vécu une courte période mais très profonde, émouvante. On a joué au Bataclan, je me souviens aussi d’une soirée au Réservoir avec Hervé Gary pour les lumières, avec lequel on avait choisi de tout faire à la bougie, un truc de dingue. Des talents monstrueux les deux amis.
MP : Ensuite comment se passe la fin de ta carrière solo ?
JYL : Oui oui, j’ai vécu encore un miracle, il y en aura d’autres d’ailleurs. Écoute, un gars m’a énervé à me harceler pour que je chante dans sa chorale. Il me disait : « Ta voix va revenir, c’est une histoire de chœur ! Il avait raison, oublié les phoniatres, les psys…
Lucid Beausonge à la même période qui me demande deux textes et puis un ami m’a proposé de lui écrire une chanson pour son mariage et me l’a fait chanter, c’est ainsi que tout a repris mais d’une autre façon, plus douce et sans attente.
Entre temps, perdu, j’étais retourné voir Foulquier, lui demander un conseil aussi, parler de tout et de rien. Il m’a juste répondu : " Chante là où tu en es".
Ola, ça m’a mis en colère car j’étais en pleine re-séparation et à la rue pour de vrai. Mais j’ai compris son message. Il me disait en sous-lecture : « Jean-Yves, tu as commencé à chanter sur le trottoir, reprends là où tu en étais. Et c’est ce que j’ai fait.
Je repris une guitare et me voilà en plein air sur les boulevards puis les caves puis et puis et puis… la belle vie, pas besoin de plus, juste la joie, les rencontres, l’amitié… Une autre façon d’aborder ce métier. Une prise de conscience aussi de ce fameux questionnement : à quoi je sers sur cette terre ? Le miracle, j’ai été guidé par un vent supérieur, j’ai décidé de chanter sans retenue pour faire plaisir et non plus seulement me faire plaisir, décidé de vivre sans conditions, laisser vivre, décidé d’aller où la vie me mène et dire oui. J’ouvre, je donne ma voix. Cassée l’image d’avant. Anonyme, allez… Soif d’une autre lumière. Le miracle.
.../…
Fin de la première partie.
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Chronique du disque :
Vous l'avez lu dans la première partie de cette interview : l'album de Jean-Yves "Et na na na", enregistré en 1995, n'est jamais sorti car la major Universal avait refusé de le publier.
Vous le savez, sur Francerock70 il y a souvent des miracles et aujourd'hui grâce à la gentillesse de Jean-Yves, vous allez pouvoir accéder à cet album qui devait rester définitivement dans un tiroir.
Je peux vous dire que cela aurait été vraiment dommage car avec ce disque vous allez découvrir une autre facette de l'artiste.
Dès les premières notes, l'auditeur est frappé par le caractère résolument organique et rythmé de la production. Dans une période musicale où le rock alternatif et la variété cherchaient leurs marques, Jean-Yves Liévaux propose un alliage subtil de pop-rock français aux accents funk.
La section rythmique – basse et batterie – ne se contente pas d'accompagner, elle installe une pulsation entraînante qui confère aux chansons une légèreté inattendue, un petit déhanché permanent. C'est le disque d'un artiste qui a digéré ses influences progressives et pop pour trouver un équilibre entre sophistication musicale et accessibilité.
Les musiciens étaient à la basse : Christophe tristram, aux claviers : Alexandre Reïtzman et à la batterie David Gore
Mais au-delà du son, c'est l'écriture qui donne sa profondeur à Et Na Na Na… Les textes de Jean-Yves Liévaux se révèlent ici d'une grande sincérité. Il explore les thèmes universels avec une justesse et une simplicité désarmantes. L'artiste nous parle sans fard de ses doutes, de ses amours, et d'un regard sur le monde, évitant les clichés habituels.
Chaque titre est une petite fenêtre sur une pensée, un sentiment, une histoire vécue. Ce sont des chansons qui ont quelque chose à dire, et qui le disent bien.
L'interprétation de Jean-Yves Liévaux est la pierre angulaire de cet album. Sa voix, avec ses nuances et son grain légèrement rocailleux, n'a jamais été aussi convaincante et chaleureuse. Elle n'essaie pas d'être spectaculaire, mais se pose avec assurance sur les mélodies, créant une intimité immédiate avec l'auditeur. On sent derrière le micro l'expérience d'un musicien qui ne cherche plus à prouver, mais juste à raconter.
Cet album aurait pu être un jalon essentiel dans la carrière de Jean-Yves Liévaux. Malheureusement les décideurs ont tranché, laissant ce disque au bord du chemin. C'est aujourd'hui le moment de le réhabiliter.
Alors faites-vous plaisir en écoutant un magnifique album oublié d'un artiste engagé mais toujours sincère.
En écoute : Tournesol
Un très grand merci à Jean-Yves Liévaux pour les MP3 et les photos.
Mister Pat










