Aller au contenu
Francerock70 — Le blog du rock français
Chroniques

DANIEL DARC

francerock7028 février 2023

10 ans, cela fait aujourd'hui 10 ans que Daniel Darc nous a quitté. Ce n'est pas trop notre genre ici à Francerock70 de faire dans la nécrologie, mais Daniel était un cas un peu à…

DANIEL DARC

10 ans, cela fait aujourd'hui 10 ans que Daniel Darc nous a quitté.

Ce n'est pas trop notre genre ici à Francerock70 de faire dans la nécrologie, mais Daniel était un cas un peu à part.

C'était un artiste talentueux, "hors norme", et moi j'ai toujours adoré le groupe " Taxi Girl ".

Francerock a décidé de rendre hommage à Daniel Darc avec un texte de Pierre Mikaïlkoff accompagné d'un CD " Best of " (Merci à Bbébé)

Mister Pat


-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------


DANIEL DARC OU LE PRIX DU DANGER
Pierre Mikaïloff


« La mort est seulement romantique pour ceux qui survivent », disait Daniel Darc… Paris, été 2007. Alors que je parcoure l’épais dossier marqué « Taxi Girl », je ne peux m’empêcher de penser à cette séquence d’Apocalypse Now, quand Willard, le personnage joué par Martin Sheen, découvre le dossier « Kurtz ». Il examine avec perplexité une série de photos, en écoutant avec un début d’appréhension la bande magnétique où est enregistrée la voix de l’homme qu’il doit retrouver. C’est précisément ce que je suis en train de faire. Sauf que je dois en retrouver deux : Daniel Darc et Laurent Sinclair. Aux dernières nouvelles, Mirwais est injoignable. Suivant les sources, il serait exilé en Suisse, en train de produire le prochain Madonna ou occupé à polir son nouvel album. Je n’aurai pas le loisir de pousser mes investigations plus loin. Localiser Daniel et Laurent s’annonce suffisamment complexe et la date de remise du texte approche dangereusement.


J’interroge leurs connaissances, j’assaille les répondeurs, je traîne dans les bars qu’ils sont censés fréquenter. Sans succès. Un de mes contacts downtown me met sur une piste, mais j’arrive trop tard. Ces mecs sont trop malins pour se faire serrer aussi facilement.

Si je déploie tant d’efforts pour les retrouver, c’est que je sens qu’il y a une histoire à raconter, là. Un moment du rock français, assez fort, assez beau… L’aventure d’un groupe atypique du début des années 1980, qui se séparait une fois par semaine, tombait dans tous les pièges que peuvent offrir la nuit et le pavé, prit pour manager un garçon qui aurait pu donner des leçons à Malcolm McLaren, collectionnait tous les ennuis possibles et imaginables, mais trouvait le moyen de produire une musique miraculeuse qui a résisté aux assauts du temps.

Pour le grand public, Taxi Girl c’est « Cherchez le garçon ». Leur seul tube. Une chanson qui a fini par les lasser, au point qu’ils refusaient de la jouer en concert. Peut-être que ce n’était pas la meilleure de leur répertoire, je n’en sais rien… En tout cas, c’est celle que je réécoute le plus souvent.

Une chanson, c’est l’exemple même du truc qui tient à rien. Une ritournelle vous vient un matin, parce qu’un rayon de soleil a soudain touché le coin de votre machine à écrire sous un certain angle. Cinq minutes plus tard, vous renvoyez au visage d’une humanité incrédule : « Sunny Afternoon ». On écrit ce genre de trucs sans y penser, presque par hasard, ça s’appelle l’état de grâce. Et quelques fois, ça peut changer la face du monde.

Mais allez expliquer ce qui se passe dans la tête de Ray Davies quand il couche sur sa feuille blanche : « Now I'm sittin' here/Sipping at my ice-cooled beer/Lazin' on a sunny afternoon. » Ou demander à Dylan dans quelles circonstances il a écrit « Like a Rolling Stone »…

Désolé pour vous, Laurent et Daniel, mais il va falloir qu’à un moment où à un autre, cette foutue ville nous réunisse et que je vous pose ces questions. En attendant, ce n’est pas la matière qui manque. Je peux faire ça dans l’ordre si vous voulez : la genèse du groupe, la bande du lycée Balzac, Alexis… ou dans le désordre. Peut-être ce qui convient encore le mieux à Taxi Girl, ça, le désordre.


Le fleuve que je dois remonter, contrairement à Willard, n’est pas le Mékong, non. Ce fleuve semé d’épaves s’appelle seulement Paris. Un endroit plus sournois encore que le Vietnam de Coppola. Une ville que Daniel épellera « M.E.R.D.E. » dans une chanson de Taxi Girl, en 1984. Un endroit hors duquel ni lui ni moi ne survivrions plus de cinq minutes.

À quoi bon partir ? Saigon 1967, Paris 1979. Autant de mauvaise dope dans la besace des GI de 1967, hachés menus par le Vietminh au son des Rolling Stones, que dans les poches des chérubins électriques de 1979, assommés par les mauvais downers et les premiers échos de la « division de la joie » venus de Manchester. Autant de traquenards, autant de mauvaises blessures à collectionner.


Moi, dans le rôle de Willard, Daniel Darc dans celui de Kurtz, alors ?... Non, ça ne colle pas.

Chez Daniel Darc, plus que du Brando, il y a du Serge Lifar, un maître des ballets russes que j’ai rencontré dans sa vieillesse, mais qui m’avait étonné par son agilité de félin, alors que nous cherchions dans le vieux cimetière de Venise, la tombe de Diaghilev. Daniel aurait aimé être avec nous, je pense.

Il aurait été à sa place, lui dont l’arrière arrière-grand-père, Rozoumov, était l’amant de Tchaïkovski. Nous aurions bondi ensemble entre les tombes, avec « Lifar le félin », cherchant la sépulture du grand Diaghilev, Daniel, me demandant « si c’est encore loin James Dean ? » Et Lifar nous aurait parlé de Nijinski. Et Daniel aurait écouté gravement. Oui. Mais ça ne s’est pas passé tout à fait comme ça.


Extrait de « Cherchez le garçon » de Pierre Mikaïloff, Éditions Scali, 2008 (avec l'aimable autorisation de Pierre)


- N'importe quel soir (Superbe version live)

Plus dans la même veine