Classical M - la biographie inédite
Voici un nouvel article consacré à Classical M groupe français mythique des années 60 70.
Cette fois ci, c'est notre ami Eloi qui a eu la gentillesse de me faire parvenir un texte écrit par Guy Maruani (chanteur et parolier du groupe) pour son anniversaire en 2020.
Guy Maruani revient sur la carrière de Classical M de manière détaillée et objective.
A la lecture de ce très bel article je m'aperçois que l'on est vraiment passé à côté d'un groupe fabuleux.
Eloi m'a également envoyé des photos et une maquette d'un titre du groupe complètement inconnu : " Le feu ".
Pour la petite histoire Classical M avait proposé en vain ce titre à johnny hallyday presque trente ans avant "Allumer le feu'.
Maintenant je vous laisse découvrir l'histoire passionnante du groupe Classical M, son ascencion, sa chute.
L'exemple type d'un groupe qui n' a pas pris à l'époque les bonnes décisions et auquel on n'a pas laissé la moindre chance.
Un très grand merci à Eloi pour m'avoir envoyé toutes ces archives.
Musicamicalement
Mister PAT
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De l'Olympia à la roche tarpéienne…
Tout nous réussissait enfin. À l’époque on disait qu’il fallait trois ans pour s’imposer dans le show-biz et apparemment c’était exact.
Depuis trois années nous avions galéré en rendez-vous annulés, maquettes enregistrées à grand frais de travail et d’argent dont on ne nous accusait même pas réception, mépris affiché des sous-fifres qui grenouillaient autour des idoles du type Johnny ou Clo-Clo et qui bloquaient nos chansons.
Combien d’heures passées à enregistrer des morceaux avec un magnétophone d’amateur et un simple micro ! et des bandes une piste qui ne demandaient qu’à s’entortiller, se « twister », se déchirer, pour finalement se perdre sur le bureau de décideurs qui ne les écoutaient pas et ne les renvoyaient pas alors qu’évidemment nous n’avions pas de copies.
Nous avons cependant progressé, notre certitude intérieure et notre passion pour les groupes anglais ont fini par payer. Nous avons été signés par la succursale française de Robert Stigwood, le producteur de Cream et des Bee Gees, rien que ça, et pour sortir des titres dans la langue de sa Royale Majesté et des Beatles.
Notre premier 45 tours, « Bad Guy », est paru en Mai 69 chez EMI Pathé Marconi, un slow d’été idéal pour le frottis-frotta et avait obtenu un succès d’estime que le 45tours suivant, paru en Octobre, « Love, love is there / Such alovely voice », allait convertir en succès populaire nous n’en doutions pas. " It’s a gas" avaient dit les sbires de Stigwood à Londres.
« Love, love is there » que nous avions joué en live au Pop-Club avait déclenché l’enthousiasme de Patrice Blanc-Francard.
« Such a lovely voice » interprété en direct dans le Midi-Magazine de Jacques Martin nous avait valu des compliments chaleureux de ce dernier.
Depuis la rentrée de Septembre 69 nous assumions la partie musicale de « Je nepense qu’à ça », spectacle monté au théâtre Gramont à partir des planches de b.d. de Wolinski par une joyeuse bande de gauchistes encore dans l’élation de Mai 68 à savoir Claude Confortès, Georges Beller, Philippe Ogouz, Didier Kaminka et autres, la dimension blonde étant fournie par la charmante Florence Giorgetti alors mariée à un inconnu, Pierre Arditi.
Ces futurs tauliers de la scène et des écrans parisiens s’adonnaient à la lutte des classes en harcelant René Dupuy, grand comédien et directeur du théâtre Gramont.
Nous, qui avions affronté naguère les CRS et passé une nuit d’angoisse au commissariat du Panthéon, nous étions donc aussi des révolutionnaires homologués et nous regardions avec un dédain amusé Julien Clerc et tutti quanti qui chantaient approximativement chaque soir la version française (due à Serge Gainsbourg) de « Hair ».
Et nous allions faire notre premier Olympia. En l’occurrence un Musicorama avec en première partie la fleur des groupes français de rock, Triangle, Martin Circus, les Variations et nous-mêmes, les Classical M, puis en vedette Steppenwolf, monté au pinacle du rock depuis leur fameux « Born to bewild », essentiel au film-culte « Easy rider ».
Répétition générale sur la scène du grand music-hall, réglage des micros et des lumières. Nous sommes de loin les meilleurs, du moins c’est ce que nous disent les journalistes et les agents présents, on nous propose de faire la couverture du prochain Rock & Folk, on nous invite à accepter des concerts privés grassement rémunérés et des tournées prometteuses, nous ne disons ni oui ni non mais notre confiance vire à la morgue, notre assurance tourne à la suffisance.
Du coup nous n’écoutons pas Richard K. un copain chanteur (et kiné) qui nous met en garde : « Vous n’avez qu’une seule chanson faite pour la scène », se référant à « Poor lone cowboy », version américanisée du « Pauvre cobaye (prisonnier de ta libido) » que nous chantions chaque soir au Gramont.
Il est de fait qu’au lieu de nous focaliser sur les chansons de nos deux disques nous avons cru bon de composer de nouveaux titres spécialement pour l’Olympia.
Nouvelles mélodies encore mal maîtrisées, paroles non finalisées, instrumentation hésitante. Certes nous ne sommes que trois dans le groupe. Deux frères, Guy Maruani, chant, flûte, harmonica, percussions, André Maruani, chant, guitare 12 cordes, claviers, et un rapporté, Henri Bratter, guitare, percussions.
(En général André compose, Henri aussi et Guy écrit les paroles). Paul Semama, très bon guitariste électrique, a aimablement suggéré qu’il pourrait se joindre à nous pour l’occasion mais au fond c’est un rival chez E.M.I., il est plus grand et plus beau, non merci.
Autres composantes en vrac du drame à venir :
- Nous ne savons pas comment nous habiller, en désespoir de cause Guy et André porteront les mêmes chemises Harry Lans qu’au Gramont, ridicule de faux jumeaux qui veulent chacun être le lead singer, Henri portera une autre tunique hippie alors que nous ne sommes en rien des hippies, nous sommes étudiants, nous habitons encore chez nos parents ou presque, nous ne buvons pas d’alcool, seul Henri fume quelques cigarettes…de tabac.
- Nous n’avons pas vu le film du festival de Woodstock et en particulier nous ne connaissons pas ce moment où Crosby,Stills et Nash arrivent sur la scène, se plantent dans leur premier morceau et s’excusent en avouant au public qu’ils sont morts de trac, l’évacuant ainsi.
Pas étonnant que, ne les cultivant pas encore, nous n’ayons pas pris Paul Sémama avec nous comme ils ont pris Neil Young avec eux…
Il est vrai que nos disques comportent une lourde orchestration de cordes et de cuivres en sus de nos parties, et que chacun de nous est intervenu plusieurs fois , enrerecording comme on disait, chantant plusieurs voix et additionnant plusieurs instruments. Ainsi dans « The way I do love you », face B du premier 45 tours, je me suis octroyé sans vergogne un solo de flûte et un solo d’harmonica avec l’encouragement étonné de l’arrangeur Hubert Rostaing dont je n’avais pas mesuré la stature d’ancien clarinettiste du Hot Club de France aux côtés de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli .
Le culot et la magie d’un éclair d’improvisation m’avaient laissé croire à du talent, quelle naïveté ! Il n’empêche qu’il était impossible de reproduire sur scène cette polyphonie.
Il aurait été judicieux de prévoir dès lors des versions minimalistes de ces chansons disponibles en grand format mais nous sommes partis sur le principe de l’innovation et de la spontanéité et à la répétition ça a parfaitement fonctionné.
Nous n’étions pas commodes, trop sûrs de nos choix musicaux qui avaient fini croyions-nous par prévaloir.
Des années auparavant Jacques Sclingand, célèbre initiateur du tube « Salade de fruits » nous avait mis entre les mains de Michel Berger, tout jeune comme nous, qui avait eu l’impudence de nous donner conseils et critiques qui avaient failli lui valoir un bourre-pif ; de même nous avions écarté du bout des doigts le contrat que le patron de CBS avait soumis à Mr. Maruani père (dans ces années on était mineur jusqu’à 21 ans) sous prétexte qu’il requérait une période de préparation et de perfectionnement avant la mise en chantier du premier album.
« Nous allons réfléchir. »
« Si vous allez réfléchir, je sais d’avance ce que vous direz ».
Sa phrase m’avait semblé mystérieuse.
Aujourd’hui je suis bien conscient que ceux qui rêvent de gloire musicale sont prêts à parapher n’importe quoi tout de suite, pas nous.
Le directeur artistique et producteur des séances d’enregistrement de Classical M, Claude-Michel Schönberg, futur compositeur des « Misérables », triomphe mondial de lacomédie musicale, malheureusement n’était pas venu à la répétition. Il n’est pas sûr pour autant que nous aurions tenu compte de son avis s’il en avait eu un sur notre programme.
Le grand jour arrive. Nous habitons le quartier de l’Olympia et nous y rendons à pied. Aucun de nous ne pense à prendre une photo devant les immenses affiches annonçant le concert surquelques murs parisiens.
Nous voici dans la loge, curieusement située dans les combles de l’Olympia. Nous revêtons nos tuniques, Henri réaccorde sa guitare folk, André prépare sa douze-cordes sur un mode qu’il baptise « hindou », c’est-à-dire en open tuning pour qu’elle sonne comme un sitar, je mets ma darbouka en bandoulière, des harmonicas de trois tonalités différentes dans mes poches, un pipeau et un tambourin dans mes mains, et nous descendons.
Nous entrons sur scène. Et c’est un choc total. Devant nous il y a un immense trou noir. On ne distingue pas les spectateurs mais on perçoit leur attente comme une exigence sans complaisance.
Nous étions habitués au Gramont, quatre cent places à l’italienne occupées par un public de complices, venus en camarades, lecteurs de Hara-Kiri, prompts à larigolade, dont on pouvait voir le regard et suivre le sourire. Là, rien. Un gouffre dans lequel nous sentons que nous allons tomber. Le trac, le vrai.
Nous attaquons néanmoins la première chanson, « A Rainy Day ». Empêtré dans mes instruments je chante juste, je souffle dans ma mouth harp, je tape sur ma darbouka mais je ne bouge pas. André et Henri c’est pire, ils sont frigorifiés, congelés par la peur.
Sous les projecteurs ils paraissent livides.
Il n’y a pas de fausse note, les guitares s’enchevêtrent, le rythme est correct, les paroles sont en place mais il est manifeste que nous ne sommes pas des professionnels, que nous n’entrons pas en contact avec l’audience, que nous sommes trop prisonniers de nous-mêmes pour apporter au public ce qu’il veut, du plaisir musical par l’effet de l’harmonie entre voix et mélodie, ou de l’émotion par l’effet des tripes ouvertes de l’artiste, ou mieux les deux.
Les techniciens prennent un malin plaisir à ne pas respecter les réglages de voix définis lors de la répétition et mettent Bratter qui ne sait pas chanter au premier plan au lieu d’appuyer les effets de résonance entre André et moi.
Applaudissements polis. Tant bien que mal nous embrayons sur le deuxième morceau qui évolue en une improvisation instrumentale sur un thème orientalisant. Et alors se produit ce qui à ma connaissance n’est arrivé qu’une fois et une seule sur la scène de l’Olympia.
Surgit des coulisses un hippie certifié conforme, émanant de l’entourage de Steppenwolf, vraisemblablement un mignon de John Kay, tout maigre, avec la tunique authentique de San Francisco, le jean moulant pattes d’éléphant, le bandeau dans les cheveux longs (des fleurs ? je ne me souviens plus), le sac en laine tricotée et en corde à l’épaule – uniforme que portait alors Julien Clerc à la ville comme à la scène.
Et notre intrus entame une sorte de danse du ventre chaloupée, au devant de la rampe, avec une grâce et un sens du rythme inhabituels pour un américain, qui
nous relègue immédiatement au rang d’accompagnateurs, de faire-valoir pour ce ludion venu d’ailleurs.
Nous sommes anéantis : d’un côté il nous réduit à peu de chose, de l’autre il a capté l’attention du public bien mieux que nous ne saurions le faire. Il danse en état de grâce, les yeux au septième ciel, il est high, il plane, il est en lévitation tandis que nous avons des pieds de plomb et une sueur froide le long de l’échine.
André et Henri jouent comme des robots, le visage figé. Je me sens débordé, je n’ose interrompre le morceau et renvoyer ce squatter dans ses limbes. D’ailleurs ses arabesques et ses ondulations me font rire, mon attitude a dû sembler tellement débonnaire que le journal Best – qui pourtant le mois précédent nous avait consacré un article en forme de jeu – écrira dans son compte-rendu du concert : « le groupe Classical M se compose de trois musiciens acoustiques et d’un
derviche tourneur ».
Cet invité intempestif satisfait de son numéro retourne en coulisses sous les applaudissements.
Encore ébahis nous terminons le morceau instrumental. André change de guitare. Nous interprétons une dernière chanson dans l’indifférence de la salle. Pour dissiper tout malentendu je cite le nom des trois vrais membres du groupe, ce qui aggrave l’absurde vu que notre passage est un fiasco. Un désastre.
À preuve la manière dont tous ceux qui nous encensaient la veille détournent la tête lorsque nous les croisons dans les couloirs. C’est fini. Notre ascension vers les cimes du rock en France et ailleurs qui semblait irrésistible la veille est maintenant achevée, close.
Ceux qui jalousaient notre virtuosité, ceux que notre prétention irritait, ceux que rebutait notre mode de vie clean, ils ont tous raison. Nous ne sommes
pas des rockers, nous sommes des enfants gâtés avec des guitares qui ont rencontré leur Némésis sous la forme d’un saltimbanque sous influence.
Plus de trente ans plus tard j’ai essayé de récupérer un enregistrement de ce Musicorama auprès des archives d’Europe 1. On m’a répondu qu’il n’en existait pas, puis que je n’y avais pas droit, puis que les bandes avaient été soustraites par un éditeur musical… Encore un coup du derviche tourneur ?
Finalement au bout de dix ans, grâce à l’intervention de Michel Drucker, j’ai obtenu du jour au lendemain une retranscription partielle sur CD.
L’écoute confirme mon sentiment, c’est musicalement impeccable et incroyablement novateur à cette date. Nous étions vraiment les meilleurs mais nous avons pêché scéniquement, malgré nous, ou bien certains derrière le rideau rouge nous y ont aidé. Le destin est souvent injuste…
André Maruani comme Henri Bratter ont continué des carrières musicales solo avec quelque succès. Je suis devenu psychiatre. Ma fille Orianne, un temps chanteuse, a fait lapremière partie de Julien Clerc à l’Olympia.
Les chansons de Classical M ont été republiées en CD en 2005 par un label de Chicago, Lion Productions, sous l’appellation « Bad Guys, Classical M – the complete collection », qu’on trouve facilement sur internet, et en 33 tours vinyle en 2020 par Ralph Maruani sur son labelVZYOU records.
par Guy Maruani, juillet 2020
La superbe compile de Classical M en très bonne qualité est toujours là :
le bonus inédit :
Titre inédit en écoute : Le feu







